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L'homosexualité est davantage assumée par les sportives de haut niveau que par les hommes
LE MONDE | 25.12.03 | 14h32
Selon les auteurs d'une étude qui vient d'être publiée, le caractère par essence viril du "héros sportif" explique que l'homosexualité masculine reste taboue dans le sport.

Deux hommes, jeunes, plaqués l'un contre l'autre. Les corps sont nus, les muscles saillants. Une mousse blanche dissimule leur sexe. La photo pourrait faire la couverture du magazine homosexuel Têtu. C'est la page d'octobre du calendrier 2004 du Stade français. Cette année, les rugbymen de la capitale ont invité des joueurs de clubs rivaux (Toulouse ou Perpignan), des footballeurs voisins du Paris-Saint-Germain, des athlètes qui brillent sur les haies ou avec une perche, un judoka, un lutteur, à prendre la pose avec eux.

"Notre démarche est ludique, explique Max Guazzini, le président du club de rugby parisien, également patron de la radio NRJ. Depuis dix ans que je suis dans le rugby, je n'ai jamais vu ou rencontré de garçons homosexuels pratiquant ce sport. C'est un fantasme de  certains autour d'un sport de contact."

Dans Le Sport en question, ouvrage collectif qui vient de paraître aux éditions Chiron, plusieurs chercheurs consacrent un long chapitre au thème de l'homosexualité dans le sport de haut niveau. Alors que des hommes politiques ont fait leur coming out, que des joueuses de tennis, comme Martina Navratilova ou Amélie Mauresmo, des handballeuses ou des judokas assument pleinement leur préférence sexuelle pour les femmes, rares sont en effet les sportifs masculins à reconnaître leur homosexualité... à l'exception notoire d'un Greg Louganis, quadruple champion olympique du plongeon et militant de la cause gay et lesbienne.

"Pourquoi donc, quand ils s'embrassaient pour se saluer ou se tenaient par les épaules devant moi, les joueurs se sentaient-ils obligés de me dire, comme pour rectifier ma vision  : "Attention, ne te trompes pas, on n'est pas des pédés  !"  ?", s'interroge Anne Saouter, membre associée à l'Institut d'ethnologie méditerranéenne et comparative (Idemec) d'Aix-en-Provence, qui a mené un travail ethnographique de plusieurs années dans le milieu du rugby.

Dominique Bodin, chercheur au Laboratoire didactique, expertise et technologies des activités physiques et sportives de Rennes, et Eric Debarbieux, directeur du Laboratoire de recherches sociales en éducation et formation (Larsef) de Bordeaux, répondent à l'interrogation de leur consœur par une autre question  : "Le héros sportif peut-il être "pédé"  ?"

Pas dans l'imaginaire collectif  : "Une équation simpliste dans le sport consiste à assimiler sportifs, efforts, masculinité, virilité, hétérosexualité, écrivent les deux chercheurs. Par crainte de perdre ce statut de héros qu'ils ont du mal à se forger, les sportifs gays préfèrent donc taire leur homosexualité. "Sortir du placard" leur semble impensable et inenvisageable."

"A l'école, j'étais au mieux traité de fille et au pis de sale pédé. (...) Mes parents m'ont mis au sport pour que je m'endurcisse et que je devienne un homme  ! Alors révéler mon homosexualité comme cela, à tout le monde, cela me semble impossible", témoigne, sous couvert d'anonymat, l'un des douze athlètes de haut niveau homosexuels qu'ont interrogé les deux universitaires.

Inconcevable chez le sportif masculin, l'homosexualité est au contraire perçue comme un facteur explicatif chez la femme. "Imaginer les sportives homosexuelles est certainement un procédé cognitif permettant de penser le sport dans sa conception traditionnelle  : c'est une pratique qui produit des hommes, ou des femmes "qui ne sont plus des femmes", écrit Anne Saouter. L'exemple de la tenniswoman Amélie Mauresmo est très significatif à cet égard. Son jeu, sa force de frappe des balles étant proches de ceux de ses homologues masculins, son homosexualité a rapidement été déclarée publiquement, rassurant ainsi une partie de la gent masculine  : ceci expliquerait alors cela..."

DONNER LE CHANGE

Lorsque la joueuse française fit son coming out, à l'époque des Internationaux d'Australie 1999, elle "rassura" également une partie de la gent féminine. Ainsi, la Suissesse Martina Hingis, qui venait de la battre en finale, alla jusqu'à déclarer que les performances de la Française pouvaient s'expliquer par le fait qu'elle était "à moitié homme".

Contrairement à Martina Navratilova quelques années plus tôt, Amélie Mauresmo n'a pas perdu ses sponsors après la révélation de  son homosexualité. Cependant, Dominique Bodin et Eric Debarbieux estiment que "l'absence de coming out trouve aussi son origine dans la marchandisation du sport et  du sportif".

Parmi les sportifs gays qu'ils ont interrogés, certains, expliquent-ils, évoquent les recommandations de sponsors leur conseillant de "donner le change", en s'affichant par exemple de temps en temps avec des femmes. Et ceux qui n'ont pas reçu de telles directives, précisent-ils, ressentent d'eux-mêmes la nécessité de rester cachés, par crainte de perdre leurs contrats.

"En se déclarant, les sportifs prennent des risques, se sentent marqués du sceau de l'infamie et prisonniers de l'identité, concluent les auteurs de l'étude. (...) Sans entrer en conflit avec leur identité collective ou les mouvements qui la défendent, les sportifs préfèrent ainsi très souvent la taire pour "mieux" vivre leur carrière sportive."

Stéphane Mandard

Le Sport en question (direction  : Pascal Duret et Dominique Bodin), Ed.Chiron, 2003, 256  p, 18,50€ .


Les Jeux gays et lesbiens menacés

Les gays et lesbiennes ont aussi leurs Jeux. Créés en 1982 à l'initiative du décathlonien américain Tom Waddell, les Gay Games, à l'instar des Jeux olympiques, se déroulent tous les quatre ans et associent compétitions sportives et événements culturels. San Francisco, capitale mondiale de la communauté homosexuelle, a accueilli les deux premières éditions. Les septièmes Gay Games devaient avoir lieu en 2006 à Montréal, mais les négociations entre le comité d'organisation et la Fédération internationale des Jeux gays et lesbiens ont été interrompues en novembre 2003. Une nouvelle ville organisatrice pourrait être désignée en 2004.

L'avenir des Jeux paraît sombre  : les trois dernières éditions ont enregistré des déficits importants. L'édition 2002, organisée à Sydney, a rassemblé plus de 11  000  athlètes de 70  pays dans une trentaine de disciplines (du football au billard en passant par l'aérobic), mais a dégagé un déficit de 2  millions de dollars australiens (1,2  million d'euros). En 1994, à New York, le  comité d'organisation avait dû se déclarer en faillite.

 ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 26.12.03






  







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